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Développement durable et paysages

Résumé

Les paysages ne sont pas seulement un élément contribuant à la qualité de notre cadre de vie. Ils sont vecteurs d’activités économiques ; ils contribuent à la vie sociale et culturelle ; ils sont au coeur des problèmes liés à la protection de l’environnement, à l’aménagement et à l’urbanisme. Á condition d’être traités dans le cadre d’un projet d’ensemble, ils contribuent au développement durable.

Fortier Kriegel, Anne

Anne Fortier Kriegel, architecte paysagiste, est titulaire d’un doctorat à l’École des hautes études en sciences sociales. Professeur à l’École d’architecture de Lille et chargée de mission d’Inspection générale sur les sites au Conseil général des ponts et chaussées. Conseiller technique au Cabinet de la Ministre de l’environnement en 1992/1993, elle est l’auteur de plusieurs ouvrages dont « Les paysages de France ».


Les paysages posent la question de la préservation de l’habitat de l’espèce humaine. Ils supposent toujours l’homme. Ils nécessitent une vision d’ensemble, une diversité des sites et des cultures locales porteuses d’avenir, dans l’esprit du développement durable.

Cette synthèse exprimée par l’art de l’aménagement donne à tous une place, car elle rassemble les connaissances et les savoir-faire.

 Le paysage, gisement de développement économique

La France est la première destination touristique du monde. Elle le doit, entre autres choses, à ses paysages, fruits d’un climat tempéré et d’une diversité culturelle unique en Europe. Contrairement à l’idée répandue, les sites et les paysages, ne forment pas seulement le plaisir des promenades ou la poésie des nuages, ce sont surtout la plus grande entreprise publique de France.

Les paysages constituent en effet un apport considérable de richesses généralement sous-évalué. Par le tourisme, ils génèrent un bien national qui rapporte deux fois plus que l’agriculture, trois fois plus que l’automobile, dix fois plus que le commerce de luxe. Ils créent par ailleurs un million d’emplois directs et un million d’emplois indirects (non délocalisables par essence) et contribuent encore à l’attractivité des territoires pour l’implantation d’entreprises. Cette manne exceptionnelle est encore renforcée par le fait que le paysage apporte une bonne santé à la population en lui assurant une longue vie .

Les histoires attachées aux sites ont souvent développé des produits qui ont contribué, à leur tour, à faire connaître aussi les lieux. Ces histoires sont innombrables ; citons par exemple le fromage du Beaufort, les vins de Château-Chalon ou de Bordeaux…

La vallée de la Gartempe évoque l’engagement des savants propriétaires terriens et les premiers pas de la révolution agronomique à l’époque des lumières. Leurs travaux sur les brandes, terres arides et incultes du Poitou, ont permis de sortir du paysage de la misère qui existait encore au XVIIe siècle pour entrer dans les espaces cultivés de la douce France composés comme un jardin.

 Le paysage, creuset de notre développement social et culturel, de notre histoire

Si les sites ont un tel attrait, c’est bien évidemment parce qu’ils racontent des histoires de notre écosystème et des histoires humaines qui sont souvent extraordinaires. L’hypothèse de la météorite de Rochechouart nous explique la légende ou la peur des Gaulois « de voir le ciel leur tomber sur la tête ». Dans un pays verdoyant composé de prairies, de bois de bocages, l’endroit a quelque chose de magique.

L’impact de Rochechouart

Un bloc gigantesque, une météorite de 1,5 kilomètre venue de l’espace, se serait écrasé à 4 kilomètres à l’ouest de Rochechouart. L’événement se serait produit il y a 214 millions d’années et, par un processus de réactions chimiques, aurait produit un changement dans l’évolution de la vie et pourrait bien avoir eu des incidences sur l’origine même de la vie humaine. La roche présente dans la région, qui résulterait de l’impact de la météorite, nommée impactite, a la propriété de conserver intacts les milieux vivants.

La formation de ce paysage est ancrée dans la réalité du site et a marqué sinon la mémoire du moins l’inconscient des hommes, a nourri leurs peurs et leurs rêves. Les populations avoisinantes ont toujours eu l’intuition que les roches qui leur servaient à édifier leurs maisons étaient particulières et qu’il n’en existait de semblables nulle part ailleurs. Si la collision des planètes a été longtemps considérée comme une fable peu crédible dans l’esprit des scientifiques, la perception populaire intuitive en a confusément gardé le souvenir.

La devise des Rochechouart n’est-elle pas : « J’existais avant la mer » ? Il a fallu attendre la conquête de l’espace avec les photos des satellites et la thèse du scientifique Philippe Lambert, en 1977, pour qu’on ait enfin la certitude, qu’il s’agissait bien d’un impact d’une météorite. Ainsi, ce site où les rivières ont un tracé courbe, qui suit naturellement la forme du cratère de 20 kilomètres de diamètre produit par la météorite, a été façonné, comme le disent les Limousins, « par la rencontre des étoiles et de la Terre ».

Le Pegasus Bridge en Normandie rappelle l’histoire héroïque de jeunes Ecossais lors du débarquement de Normandie, en juin 1944. Venus d’Angleterre à bord de trois planeurs ultras légers en bois, symboles d’une haute technologie, bourrés d’hommes et de munitions, ils vont atterrir dans la nuit du 5 juin, près d’un petit pont sur le canal de Caen, dont la prise est essentielle pour l’avancement des troupes alliées qui débarqueront un jour plus tard. La jeunesse, le courage et la chance insolente du commando vont permettre le succès des armes britanniques. Les soldats, rescapés pour la plupart, ont longtemps souri à l’évocation du son de la cornemuse jouée par un petit rouquin d’à peine 17 ans, dont la musique couvrant la mitraille des armes, surprit et mit en déroute une part des soldats allemands.

C’est aussi pour retrouver l’histoire de leurs ascendants que, sur l’ensemble des sites, se déplace chaque année un nombre considérable de gens : ainsi, on compte à Pegasus Bridge, 500 000 personnes par an, et à la Pointe du Raz, 800 000…

Les sites sont l’expression du génie des populations locales et le rappel d’un certain nombre des valeurs d’un monde que nous avons reçu en héritage. Ce capital d’images accompagne notre existence, construit notre imaginaire et nos repères physiques et moraux. Si nous ressentons le paysage comme un besoin, cela tient au fait qu’il est porteur de réalité autant que d’idéalité et qu’il renvoie à l’expression spatiale de l’enracinement, du confort, de l’équilibre et de la vitalité. La contemplation des paysages relève d’une quête d’identité attachée au patrimoine légué par nos ascendants. Cela nous donne l’énergie utile pour poursuivre le cycle de la vie et accepter l’idée de notre finitude. L’abandon des paysages, qu’ils soient ruraux ou urbains, matérialise une rupture, témoigne d’un manque de regard, d’écoute. Bien plus que d’une perte de mémoire, c’est de la perte de la connaissance de l’espace habité qu’il fait la preuve. Le patrimoine culturel symbolise la valeur du travail et l’esprit des hommes du passé ; en cela, il sert de repère à l’identité et à la nécessaire permanence des lieux comme espace de vie. Un lieu traité dans le respect de la mémoire des hommes est plus sécurisant et il est aussi un moyen d’intégrer les nouveaux venus. Le patrimoine laissé à l’état de ruine devient un espace de dépôt qui favorise la sauvagerie ; les travailleurs de la terre le savent bien : lorsqu’on abandonne les terres, les vipères s’y mettent. La qualité des sites concerne l’équilibre social : de beaux paysages, un cadre de vie agréable, créent le bien-être. Face à la beauté ou à la grandeur des sites, nous sommes astreints à une dignité et à une responsabilité. Regarder le paysage élève l’homme sauvage, lui rend une place, le remet en face de ses devoirs. A l’inverse, face à un lieu désorganisé, déstructuré, on se sent assailli et en danger, en situation d’agresser les autres. C’est la raison pour laquelle les sites et les paysages développent un sentiment d’identité qui, à son tour, fait naître la conscience du savoir vivre ensemble. Les espaces pensés pour vivre ensemble permettent d’implanter, à leur tour, sur les sites un contrôle démocratique. L’accueil et la sécurité sur lesquels nos démocraties ont établi leurs fondements, risquent de disparaître si la qualité des sites s’estompe avec la technique imposée à la place des cultures. Quand un espace est mal organisé, il génère, nous le répétons, une fois encore, la brutalité.

 Le paysage, outil de protection et de valorisation de notre environnement

En portant une attention et un regard sur les territoires de vie, la société agricole, au cours des siècles, a cherché dans chaque région à utiliser au mieux les potentialités des sols, en localisant les cultures pour accroître les moissons, à aménager les réseaux hydrauliques avec des techniques de drainage et d’irrigation. L’habitat comme l’organisation du territoire ont été pensés pour absorber l’énergie du soleil ou pour se protéger du vent et des précipitations. Grâce à des modes d’aménagement de l’espace et d’organisations sociales, la société agricole a donné naissance avec l’harmonie des paysages au « pays de cocagne ».


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Anne Fortier Kriegel : grammaire végétale


Si nous ne souhaitons en aucun cas revenir à une vision nostalgique du XIXe siècle, parce que la liberté y était contenue, que les fils y vivaient sous le joug de leur père et les femmes sous celui de leur mari, un changement de nos pratiques actuelles s’impose néanmoins : consommateur des ressources non renouvelables (le pétrole, les matières premières…), le génie technique sur lequel repose notre développement nous entraîne… sans que nous soyons à même d’en évaluer les conséquences. Les zones urbaines s’étendent et conquièrent chaque année, en France, 60 000 hectares de terres agricoles, soit deux fois plus qu’en Allemagne. Comme le prix de la terre urbanisée est 17 fois plus cher que celui des espaces de cultures, cela arrange quelques uns. Pas plus que les ressources indispensables à la vie quotidienne, nous ne pouvons épuiser et dégrader les sites édifiés par l’intelligence des hommes d’hier sous peine d’un péril pour la sécurité du citoyen.

La surconsommation de l’espace est établie sur l’exploitation des ressources non renouvelables et des peuples. Elle génère l’aggravation des inégalités sociales et des problèmes pour la vie en société. Les dangers que pose aujourd’hui la vie de la cité sont généralement attribués aux difficultés des populations, à une situation économique et sociale. On oublie peut-être trop vite la composition de l’aménagement qui conditionne aussi le comportement. On pose les objets les uns à côté des autres sans réfléchir à l’organisation d’un quartier et l’on découpe les espaces urbains en morceaux. Dans la ville, le piéton est aujourd’hui confronté à de multiples espaces réservés, pour les uns aux voitures, pour les autres aux bus ou aux vélos, pour d’autres encore aux personnes handicapées, aux personnes âgées, aux bébés... Au lieu de faciliter le libre parcours des territoires urbains, on fabrique des espaces de ségrégation d’où découle le sentiment d’exclusion faisant naître le mal-être. La séparation des quartiers historiques des centres-villes, les lieux de travail, de commerce ou de loisirs, sont les avatars d’une position affairiste et cynique sur la forme de la ville.

Cette situation dont chacun prend quotidiennement la mesure dans l’espace urbain se profile aujourd’hui sur une part importante du territoire.

Pour circonscrire les risques sociaux et naturels nous devons retravailler sur l’art de l’aménagement de l’espace ne serait-ce que pour nous permettre d’utiliser les ressources locales et pour limiter par là, les dépenses en énergie. Adapter toute nouvelle réalisation en harmonie avec les mondes vivants tout en répondant aux préoccupations de notre temps permet aux élus territoriaux d’introduire le débat public et de restaurer l’exigence de cadre de vie (avec la promesse du bonheur) qui tend à s’effacer au profit d’une transformation technique en permanente effervescence.

Ce travail de synthèse attaché à un savoir engagé développe une culture de l’aménagement et éclaire la décision des élus locaux. Il dépasse la course au supermarché et au tout jetable. Chacun se sent d’autant mieux qu’il se retrouve avec facilité dans une ville ou dans un territoire dont les endroits sont composés par des repères liés à la topographie ou à l’histoire locale. Nous devons réinventer un génie d’action qui s’appuie sur la connaissance fine de chaque territoire en fonction de ses potentialités humaines et naturelles. Retrouver la sécurité pour les citoyens dans les paysages demande de réparer, d’organiser et de transformer chaque lieu en politesse avec le site.

En imaginant un développement durable attaché à l’économie des ressources d’énergie mais aussi des sols, des objectifs paysagers résolument modernes nous permettront de renouer avec l’art de l’aménagement du territoire et de la composition urbaine. Ce faisant, nous pourrons contribuer à éviter des bouleversements et des catastrophes sociales pour l’Europe à venir.

Comme on le voit dans certains espaces péri-urbains, la perte de la qualité, avec le fractionnement, l’enfermement, génère un monde de ségrégation, le sentiment d’être exclu, le repli sur soi-même, le mal être et l’agressivité. Pour retrouver le lien social, les nouvelles réalisations doivent s’établir avec le lieu, en politesse avec le site. Si les demandes d’avenir nécessitent de faire appel à la création et aux projets, ceux-ci doivent être fondés sur la compréhension des caractéristiques du site, sur la connaissance fine des milieux, des éléments, des usages et de l’utilisation savante des ressources naturelles disponibles. L’art de l’aménagement du paysage par l’enquête et le travail de terrain permet de traiter les projets contemporains des humains dans une perspective locale et territoriale.

Les paysages établis dans le respect de l’intérêt général et de l’harmonie sociale, échappent à la banalisation et sont, au contraire, révélateurs d’inventions portées par les projets. Ils ne répondent pas seulement à un cadre de vie de qualité, ils nous forcent à réfléchir aux valeurs que nous souhaitons insuffler et ils assurent la promotion :

  • de l’économie,
  • de notre environnement,
  • du respect de l’identité dans une harmonie sociale, en opposition à la banalisation des territoires,
  • du débat démocratique.
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Projet pour un parc, conception AFK


Reste aux concepteurs à expliquer la démarche de projet attachée aux spécificités du site. Elles émanent de la rencontre.

Ce que les universitaires appellent « le corpus » tient pour le domaine du paysage dans la « rencontre » entre le lieu, le temps et les gens :

- le lieu comme espace, le site, le terrain, la géographie, le territoire (Pour un paysage de montagne, on distinguera un col, un plateau, une vallée, un versant et pour un paysage maritime ,un estran, une plage, une dune, une falaise),

- le temps passé, l’héritage comme intelligence reçue, l’histoire, les racines, le patrimoine.,

- les gens, l’usage, l’économie sociale, le projet social prenant en considération la diversité des métiers et des pratiques.

Cette rencontre avec le lieu, permet de retrouver le rapport au monde réel, de saisir les lignes de force du terrain, d’en percevoir les couleurs, d’en toucher les matières, d’en écouter les musiques… ; avec le temps passé, de comprendre l’histoire, les caractéristiques et les symboles forts du site ; avec les gens, d’évaluer les habitudes sociales et l’entrecroisement des cultures. Ces trois vecteurs permettent la synthèse paysagère utile pour aboutir au projet lié au développement durable, une synthèse d’intelligences et de cultures porteuse d’une projection dans le futur.

 Bibliographie

Pour en savoir plus

- Norbert Hugedé, Le commando du Pont Pégase, Éditions France-Empire 2004.

- Lord Lovat, March Past. Weidenfeld et Nicolson 1979.

- Philippe Lambert, thèse de doctorat es-sciences sur la météorite de Rochechouart, 1977.

- Anne Fortier-Kriegel, Les paysages de France, PUF, 1996.

- Anne Fortier-Kriegel, L’avenir des paysages français, Fayard 2005.

- Françoise Ragno, La montagne vue par les peintres, Éditions de l’École d’architecture de Grenoble, 2003.

- Anne Fortier-Kriegel et Jean-François Lyon-Caen, Une culture et une méthode de projet, à paraître.