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Changer l'avenir - penser le temps long

Résumé

Au XIXe siècle dans les sociétés occidentales se met en place un nouveau rapport au temps. La promesse d’un bonheur terrestre futur justifie le sacrifice des ressources naturelles et humaines, dans une fuite en avant où les références aux périodes antérieures sont systématiquement perçues comme passéistes. Être moderne, c’est préférer ce qui est récent à ce qui est ancien.

Or, il apparaît aujourd’hui que le maintien de nos rituels et de nos traditions ne génère pas l’harmonie mais le chaos. Pour réinventer le présent, nous devons briser nos images de l’avenir, nous autoriser à revisiter notre passé, l’ouvrir à une “pensée globale”, afin de “ne plus être progressistes sans devenir réactionnaires”.


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1.1- Principes du développement durable

Flipo, Fabrice

Fabrice Flipo est ingénieur et philosophe, maître de conférences au GET/INT, membre du groupe de recherche ETOS. Il a publié un ouvrage sur la justice globale et anime un séminaire sur les politiques planétaires et le développement durable.

Egalement publié un ouvrage parascolaire sur le développement durable. Ses recherches portent sur le développement durable et sur ses liens avec la “société de l’information”.


Platon disait que “le temps est l’image mobile de l’éternité”. La Grèce antique envisageait le temps sur le modèle d’une roue qui tourne, à l’instar du vivant : les êtres vivants naissent, grandissent, se reproduisent, et meurent. Les sociétés connaissent le même cycle. D’autres ont ensuite pensé que l’être humain a ceci de distinctif qu’il existe,ce qui signifie, dans le langage des philosophes, qu’il existe, il se situe hors de soi-même, se posant à soi même comme un projet.

Le paradoxe de l’époque contemporaine est de se percevoir elle-même comme évoluant sur le temps du projet, de la projection de soi dans l’avenir permettant l’innovation en rupture avec le passé, alors que dans les faits tout nous semble pris dans les rets de la répétition des mêmes solutions échouant de plus en plus à répondre aux problèmes quotidiens. Nous entendons tous les matins à la radio que la croissance nous sauvera et tous les soirs que la croissance a été inférieure à ce qu’elle aurait dû être et qu’en conséquence nous devrons nous serrer la ceinture et précariser encore nos situations. Les journaux témoignent chaque jour du triomphe de l’homme sur la nature en première page mais ils s’inquiètent de plus en plus des effets secondaires néfastes en dernière page. Le quotidien semble de plus en plus nous échapper, au lieu de se transformer pour nous faciliter la vie, comme le promettent les discours des décideurs économiques, il nous demande toujours plus d’efforts pour réaliser des actions ordinaires telles que se nourrir, voir nos amis etc.

La sécularisation s’est traduite par l’abandon du magistère de la religion judéo-chrétienne sur notre représentation du temps, et cet abandon a été salutaire. Les sources du sens de l’histoire ont été localisées sur Terre plutôt que dans les cieux et la connaissance de l’histoire a pris une importance qu’elle ne pouvait pas avoir tant que la connaissance de notre destinée dépendait uniquement de l’interprétation de la Bible. La connaissance de l’histoire et celle de la nature permettaient d’appréhender l’avenir sous des formes ouvertes et démocratiques : c’est le temps des “utopies”, ces projets de société idéale portés par les Lumières.

Cette ouverture a trop peu duré. Au XIXe siècle, le modèle mécanique gagne les sociétés occidentales. D’après ce modèle, toutes les sociétés sont appelées à suivre le même schéma, e même modèle : celui de la croissance illimitée et de la maîtrise totale de la nature, conduisant à l’abondance mère de la richesse, la nécessité ayant été déclarée mère de tous les vices. L’économie est assise sur un effort d’accumulation du temps, repéré par des mécanismes horlogers – “le temps, c’est de l’argent”, le retard affecte l’ensemble d’un système qu’il faut optimiser. Que d’Occidentaux se sont étonnés de constater dans des contrées éloignées que le souci de “gagner du temps” n’était pas universellement partagé ? L’enjeu est de coordonner les actions pour accumuler l’énergie afin de la libérer au moment le plus opportun, là où elle produit un maximum d’effets. L’urgent est de “décoller”.

Capitalisme et socialisme continuent très largement de communier dans cet idéal de mort du politique, de mort du sens au profit d’un monde automatisé dans lequel tous les choix seraient offerts par la machine. Notre avenir se retrouve aujourd’hui encombré par cette promesse de bonheur terrestre. À tel point que nous ne voyons dans le passé que des éléments qui ont été définitivement dépassés, et qui de ce fait ne méritent plus aucune attention, étant destinés au néant – au risque de répéter les erreurs du passé, par méconnaissance. Le temps avance et le passé bascule dans le néant, toute pensée contraire à ce dogme étant invariablement qualifiée de “passéiste”. Être “moderne”, étymologiquement, c’est se situer dans l’époque présente, et en opposition aux époques passées. Le temps et le progrès étant linéaires et corrélés, le moderne est supérieur au passé, parce qu’il est arrivé récemment. C’est en adopter les us et coutumes, qui semblent si naturelles, évidentes, qu’elles passent inaperçues. Le progrès exige que nous accomplissions les actes nécessaires à son advenir : traiter la nature comme une marâtre avare de ses dons, travailler, vivre dans un état d’urgence permanent, accepter de sacrifier sa liberté pour construire la méga-machine de la division du travail, s’enfermer dans une spécialisation qui nous aveugle sur la destinée générale de l’institution... les sacrifices sont nombreux et douloureux, mais que s’épargnerait- on pour la cause des “lendemains qui chantent” ?

Nous avons trop vite conclu que l’avenir serait l’exacte projection, en plus grand, des tendances qui nous avaient fait sortir d’un passé détesté. Nous avons transformé les innovations en rituels figés. Les Occidentaux continuent de vouloir gagner du temps et ils ont convaincu la majeure partie du monde de faire de même. Mais la promesse de retour d’Eden d’abondance et de lendemains qui chantent se défait sous nos yeux. L’état d’abondance a de moins en moins de chances de se produire, c’est au contraire un état de pénurie qui se produira si nous continuons à agir comme nous le faisons. Nous avions en effet négligé quelques facteurs qui avec le temps se sont révélés décisifs. Nous nous retrouvons aujourd’hui face à un avenir qui ressemble à une impasse, à un mur contre lequel nous allons en accélérant. Comment avons-nous pu négliger la pérennité des ressources naturelles, la diversité culturelle ou encore l’équité sociale ?

Le développement durable naît du choc d’une confrontation au temps long des institutions sociales et des régulations naturelles. Dans un monde fini, que sera “notre avenir à tous” ? Alors qu’elles célèbrent la “société de l’information”, les sociétés humaines sont entraînées par un système technique dont la logique, massive et inexorable, semble échapper à ses créateurs. Comme le soulignait le philosophe Günther Anders dès 1956, “ce qui devrait [… ] nous irriter aujourd’hui, ce n’est en aucun cas d’être omnipotents ou omniscients, mais au contraire d’avoir une imagination si faible et d’éprouver si peu de sentiments par rapport à tout ce que nous savons et sommes capables de produire”. L’avenir est devenu incertain et inquiétant.

Le problème n’est pas seulement de prendre en compte le temps long, un temps long que nous aurions jusqu’ici négligé. Le problème auquel nous sommes confrontés aujourd’hui est de modifier notre conception de l’avenir, devenue largement inopérante, et d’en construire une vision partagée. Comment accepter que certaines analyses tablent sur une croissance continue sur les cent prochaines années alors que d’autres estiment que les moyens utilisés pour cette croissance entraîneront un effondrement de l’économie avant 2020 ? David Brower, le fondateur des Amis de la Terre en 1972, ramenait les 4 milliards d’années d’histoire de la Terre aux six jours de la Création et concluait ceci :“L’homme n’apparaît qu’à minuit moins trois minutes, samedi soir. À un quart de seconde avant minuit, commence la révolution industrielle. Il est maintenant minuit, samedi soir, et nous sommes entourés de gens qui croient que ce qu’ils font depuis un quarantième de seconde peut continuer indéfiniment”.

Pour ne pas baisser les bras devant les défis qui s’annoncent, pour ne pas les ignorer, ne pas trouver des raisons de ne pas croire à ce que nous savons, comme le dit J.-P.Dupuy, l’urgence, désormais, est de réinvestir l’avenir. Laisser la place à des alternatives suppose de briser les anciennes idoles et les anciennes croyances, nous devons procéder, comme Nietzsche, à une transvaluation des valeurs. La fin de l’espérance de domination de la nature est une nouvelle peut-être aussi importante que la mort de Dieu.Wolfgang Sachs qualifie les anciens concepts de “zombies” : nous nous en servons encore de guides mais ils nous font trébucher et ne nous mènent plus nulle part. L’avenir est à inventer.

Libérer l’avenir suppose tout d’abord de réussir à ne plus voir le passé comme ce qui est dépassé en vue d’un avenir qui n’en serait que le prolongement. Que de fois les porteurs d’alternatives n’ont-ils pas été accusés de vouloir “revenir à l’âge de pierre” ! Mais où nous conduisent les “progressistes” classiques, sinon dans une impasse pire que le régime spartiate néolithique ? Nous réapproprier notre avenir exige que nous nous réapproprions notre passé. Réinventer l’avenir exige que nous réussissions à ne plus être progressistes sans devenir réactionnaires. Nous devons rompre avec cette conception linéaire de notre évolution, sans pour autant retomber dans la monotonie d’un temps long qui ne serait que la répétition du passé.

Penser le temps long exige de l’être qu’il s’élargisse, qu’il s’étende, vers le passé comme l’avenir. La révolution conceptuelle est peut-être venue de la physique : la mécanique quantique a redécouvert le caractère indissociable de l’espace et du temps, et cela vaut aussi dans le domaine de la conscience. Penser le temps long exige de s’inscrire dans un espace plus vaste, il exige de “penser global”. Les modèles numériques qui sondent l’avenir du climat doivent se référer au passé de la Terre pour tester la validité de leurs hypothèses. Ils doivent aussi se référer aux climats extraterrestres, comme nous devrions apprendre à écouter les cultures non-occidentales, non-industrialisées, elles ont quelque chose d’intéressant à dire sur l’impasse dans laquelle nous nous trouvons.


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C’est alors que la prise de distance avec l’urgence lancinante de l’événementiel apparaît le plus nettement comme un acte salutaire de santé mentale. N’achetons que des médias qui offrent des analyses fouillées et passons le moins de temps possible à visionner les “news”. Inscrivons nos habitudes d’aujourd’hui dans des finalités compatibles demain avec un monde durable : respect des cultures, réduction de l’empreinte écologique etc. Apprenons à identifier le court terme avec l’horizon de dix ans et le long terme à l’échelle du siècle, loin de la dictature absurde, aveugle et mortifère des rendements financiers immédiats.

La réapparition des concepts de “patrimoine” et de “bien commun” (les “biens publics” dans le domaine de l’économie) est significative. Ils témoignent du souci des personnes d’inscrire leur action dans un référentiel long et large, en se basant sur des éléments considérés aujourd’hui comme négligeables mais qui finiront par faire les grandes rivières. Les “lanceurs d’alerte” commencent à être entendus. Et leurs leçons écoutées. Le négligé doit cesser d’être négligeable.

Ce qui vaut au niveau des actions personnelles vaut tout autant pour les actions collectives. La domination de l’homo economicus dans les analyses des experts tend à être renversée au profit du citoyen, qui inscrit son intérêt dans un contexte plus large, en largeur, en longueur comme en profondeur. La prospective tend à être plus participative, plus interdisciplinaire, plus populaire. Les indicateurs tels que le PIB doivent être mis en cause au profit de nouveaux indicateurs, l’empreinte écologique, le BIP 40 etc. nous donnant une meilleure visibilité sur les conséquences de nos actes. Spinoza revient à la mode car il permet de défaire l’espace public d’un imaginaire devenu trop pesant sans pour cela céder aux sirènes romantiques des nouvelles formes de religiosité, qui peuvent être aliénantes. Cherchant à se défaire de la gangue des macro-systèmes techniques, les Occidentaux tentent de déployer leur puissance d’être dans les nouvelles directions pointées par les nouvelles connaissances. Les fines régulations entrelacées du lien social et des cycles de la biosphère se substituent à la mécanique grossière des ressources minières et des instruments humains comme point de repère.

 Bibliographie

Pour en savoir plus

- Jonas H., Le principe de responsabilité – Une éthique pour la civilisation technologique, 3e éd. Paris : Flammarion, 1990, Ed. orig. Cerf, 1979.

- Ost F., La nature hors-la-loi, Paris, La Découverte, 1994.

- Gras A., La futurologie, Paris, Seghers, 1976.

- Partant F., La fin du développement – Naissance d’une alternative ?, Paris, Actes Sud, 1997.

- CMED, Notre avenir à tous, Montréal, Editions du Fleuve, 1988.

- Taguieff P.-A., Le sens du progrès – Une approche historique et philosophique, Paris, Flammarion, 2004.

- Illich I., Libérer l’avenir – oeuvres complètes t1, Paris, Fayard, 2004, Ed. orig. 1971.

- Viveret P., Reconsidérer la richesse, Paris, Éditions de l’Aube, 2003.