Développement durable ? Gouvernance Territoires Economie Terre Droits et inégalités Sciences et techniques

Les voies du Développement Durable

Résumé

La situation actuelle du Monde est inquiétante : les écarts se creusent entre les plus riches et les plus pauvres ; les modes de vie dégradent les écosystèmes, épuisent les ressources naturelles, déséquilibrent les grands systèmes mondiaux ; en conséquence, les violences humaines s’accentuent. Comment faire autrement pour que, dans cinquante ans, neuf milliards d’humains aient un minimum vital confortable, fondé, pour l’essentiel, sur l’utilisation des ressources naturelles au rythme de leur renouvellement, et construit dans un cadre démocratique ?

Pour réussir le développement durable, il y a deux démarches complémentaires et interactives :

• La gestion des ressources naturelles renouvelables (sols, eaux douces, écosystèmes, atmosphère) : il revient à chacun d’agir, individuellement et collectivement ;

• L’implication politique : le développement durable passe par la responsabilisation des citoyens et des pouvoirs publics.


Télécharger l’article en format pdf :

PDF - 218 ko
EDD51Ruellan


Mise en garde : Cette version imprimable fait référence à l’ancien plan de classement de l’encyclopédie.


La nouvelle classification de cet article est :

1.2- Histoire d’une idée

Ruellan, Alain

Alain Ruellan est Professeur émérite (science du sol) de l’École nationale supérieure agronomique de Rennes - Ancien directeur de l’Orstom (aujourd’hui IRD, Institut de recherche pour le développement), du Programme environnement du CNRS (Centre national de la recherche scientifique) et du CNEARC (Centre national d’études agronomiques des régions chaudes). Ancien président de l’Afes (Association française pour l’étude du sol) et de l’IUSS (International Union of Soil Science).


 I - La situation actuelle du Monde est inquiétante

Il y a, principalement, trois sources d’inquiétudes, étroitement liées :

1ère source d’inquiétude : partout dans le monde, les écarts se creusent, de plus en plus, entre les plus riches et les plus pauvres : ceci est vrai d’un pays à l’autre et ceci est vrai à l’intérieur de chaque pays.

Quelques chiffres :

- 25 % de la population mondiale vit sous le seuil de pauvreté (moins de 1 euro par jour) ;

- Près de 50 % de la population mondiale vit avec moins de 2 euros par jour ;

- 20 % de la population mondiale consomme 87 % des richesses mondiales ;

- Les 225 plus grosses fortunes du monde représentent un total de plus de 1000 milliards de dollars, soit l’équivalent du revenu annuel des 47 % d’individus les plus pauvres de la population mondiale (1998) ;

- En Europe, la pauvreté concerne encore, selon les pays, 10 à 20 % de la population.

2e source d’inquiétude : partout dans le monde, les modes de vie actuels, ceux des plus riches mais, aussi ceux imposés aux plus pauvres, déséquilibrent, dégradent et épuisent, de plus en plus et de plus en plus vite, les écosystèmes et les ressources naturelles du Monde. Cela concerne les ressources naturelles renouvelables (c’est-à-dire les sols, les eaux, les ressources biologiques, l’atmosphère, etc.), ressources dont les sociétés humaines ont absolument besoin pour vivre : elles sont de plus en plus souvent utilisées et dégradées à des vitesses supérieures à leur renouvelabilité. Donc, on handicape l’avenir.

Cela concerne aussi les grands systèmes mondiaux (tels les climats, les océans, les équilibres biologiques) ; ces systèmes naturels sont, actuellement, gravement et rapidement modifiés, en conséquence des activités humaines : or, beaucoup de ces modifications sont dangereuses pour la vie des sociétés humaines et ceci d’autant plus qu’elles sont très souvent difficilement prévisibles. Par exemple, on sait prévoir, dans leurs grandes lignes, le réchauffement climatique et la montée des océans ; mais on ne sait pas prévoir les tempêtes, les canicules, les aridifications , … dont les conséquences sont souvent catastrophiques.

Il faut bien prendre conscience que ces modifications, climatiques, océaniques, biologiques ont et auront des conséquences graves sur les capacités de notre planète à nourrir tout le monde : il y a et il y aura des baisses de fertilité des sols, des baisses de richesse des océans, des manques d’eau…

3e source d’inquiétude : les déséquilibres sociaux et économiques, ainsi que les dégradations des ressources renouvelables vitales, sont sources de violences de plus en plus graves  : violences quotidiennes des riches contre les pauvres, révoltes des pauvres contre les riches, montée des intégrismes religieux, montée des dictatures, guerres, etc.

 II - On ne peut donc pas continuer comme cela : il faut faire autrement

En effet, nous n’avons qu’une planète : or si on vise, pour le monde entier, un développement équivalent à celui que vivent les pays développés actuels (USA, Europe...), il nous faudrait l’équivalent de 2 à 4 planètes : nous ne les avons pas... !!!

Il faut donc faire autrement : c’est-à-dire ?

Nous serons 9 milliards d’humains dans 50 ans, donc 3 milliards de plus qu’aujourd’hui. Selon les prévisions des démographes, la population mondiale devrait se stabiliser à ce niveau.

Nous devons viser pour tous, pour 9 milliards de citoyens, un minimum vital confortable :

  • Dans les domaines de l’alimentation, de l’habillement, du logement, de l’énergie, de la santé, de la pollution, etc.
  • Mais, aussi dans les domaines de l’éducation, de la culture, de la liberté, des droits humains, etc.

Ce minimum vital confortable doit être, pour l’essentiel, fondé sur l’utilisation des ressources naturelles au rythme de leur renouvellement ; ces ressources sont, principalement : les sols, les eaux, les écosystèmes, l’atmosphère.

Ces ressources étant diverses selon les régions du monde, cela veut dire : d’une part, que les modes de vie ne peuvent pas être les mêmes partout : ils doivent être compatibles avec l’environnement ; d’autre part, que des solidarités doivent s’établir pour que les régions naturellement riches aident les régions naturellement plus pauvres. Enfin, si on veut réussir, ce minimum vital doit être construit dans un cadre démocratique, de participation citoyenne.

Tels sont, d’une façon très résumée, les objectifs de ce que l’on appelle le Développement Durable : il s’agit de rééquilibrer les développements des sociétés humaines et de réajuster ces développements au niveau de la renouvelabilité des ressources naturelles.

 III - Concrètement, comment faire, que faire ?

Adopter une stratégie de développement durable, cela veut dire quoi ? Que peut faire chacun d’entre nous au quotidien, mais aussi que pouvons-nous faire collectivement, aux niveaux local, régional, national, international ?

Pour réussir le développement durable, c’est-à-dire construire des sociétés humaines confortables et équilibrées, fondées sur des utilisations des ressources naturelles au rythme de leur renouvellement, il y a principalement deux démarches, complémentaires et interactives :

- La bonne gestion des ressources naturelles renouvelables ;

- La responsabilisation économique et sociale des citoyens et des pouvoirs publics.

Première démarche :

la bonne gestion des ressources naturelles renouvelables

Ceci est à la portée de chacun. Les ressources naturelles sont, pour l’essentiel : les sols, les eaux douces continentales, les écosystèmes terrestres et leurs diversités biologiques, les écosystèmes marins, l’atmosphère. Toutes ces ressources, indispensables à la vie humaine, sont actuellement gravement menacées, de pollutions et/ou de destruction pure et simple. En voici quelques exemples :

- Il y a la dégradation, la pollution et la destruction des sols qui nourrissent le monde : l’agriculture intensive et l’urbanisation en sont les principaux responsables ;

- Il y a la pollution et la salinisation des eaux douces : l’agriculture intensive et l’industrie en sont les principaux responsables ;

- Il y a la dérégulation des circuits hydrologiques : ruissellements excessifs provoquant des inondations, diminution des stocks d’eau ; dans de nombreuses régions du monde, on commence à manquer d’eau, y compris dans les régions où il pleut beaucoup ;

- Il y a la disparition de nombreuses espèces animales et végétales, c’est-à-dire une forte diminution de la biodiversité qui assure les grands équilibres biologiques et physico-chimiques de la planète ; on estime que d’ici 2050, 30 à 40 % des espèces auront disparu : il s’agit d’une véritable catastrophe ;

- Il y a, en particulier, la forte diminution des ressources dites halieutiques, c’est-à-dire des ressources vivantes des milieux aquatiques ;

- Il y a la pollution de l’atmosphère, en particulier, par les gaz à effet de serre (C02, méthane ...) ; cette pollution provoque le réchauffement climatique mondial, avec de très nombreuses conséquences :

  • sur les sols dont les évolutions sont modifiées ;
  • sur les eaux continentales dont les fonctionnements hydrologiques sont modifiés ;
  • sur les équilibres biologiques continentaux et marins ;
  • sur les climats locaux qui peuvent être fortement perturbés (tempêtes, sécheresses, dégels ...) ;
  • sur les niveaux marins qui montent : de nombreuses régions côtières sont gravement menacées (Camargue, Pays-Bas, Bangladesh, îles du Pacifique, etc.).
JPEG - 54.8 ko

Ces dégradations se produisent partout dans le monde mais elles ont des conséquences d’autant plus graves que les populations sont plus pauvres.

Chacun de nous peut agir au quotidien pour ralentir toutes ces dégradations qui ne sont pas inéluctables. Chacun peut, par exemple :

  • Réduire sa consommation d’eau douce de façon à mieux respecter la vitesse de renouvellement naturelle de cette eau ;
  • Diminuer sa production de déchets, sources de nombreuses pollutions des eaux, des sols, de l’atmosphère ;
  • Réduire ses consommations d’énergie à l’origine de la production de gaz à effet de serre : dans les domaines des transports, du chauffage, de la climatisation ;
  • Diminuer sa consommation de protéines animales dont la production est grosse consommatrice d’énergie ;
  • etc.

Plus collectivement, il faut aussi agir :

  • Pour le développement des énergies renouvelables, non polluantes : le vent, le solaire, la géothermie, le biologique ;
  • Pour la priorité aux circuits courts entre les producteurs et les consommateurs : dans le but d’économiser des transports, coûteux et polluants ;
  • Pour une meilleure gestion des sols ; il s’agit :
  • d’éviter les dégradations des sols, qui ont des conséquences sur les pollutions de l’air, de l’eau, de la biodiversité ;
  • de faire en sorte que les sols soient utilisés en tenant compte de leurs qualités et défauts – éviter, par exemple, de construire des habitations sur de bons sols agricoles ou sur des sols mécaniquement instables.

Deuxième démarche :

la responsabilisation économique et sociale des citoyens et es pouvoirs publics.

Pour construire et réussir le développement durable, une deuxième démarche, beaucoup plus politique et collective est indispensable. Elle consiste à se situer, en tant que citoyen, par rapport aux grandes puissances économiques et par rapport aux États.

En effet, aujourd’hui le Monde est mené, de plus en plus, par des grands ensembles financiers, dont le but principal est de gagner beaucoup d’argent, à court terme. Ces ensembles financiers exploitent les ressources naturelles et les hommes, au bénéfice de quelques-uns qui accumulent, légalement et illégalement, des fortunes considérables.

C’est le libéralisme économique, dont on peut dire que les préoccupations sociales et écologiques sont marginales . [1]

Ce qui est particulièrement grave, c’est que ces ensembles financiers sont, aujourd’hui, nettement plus puissants que la plupart des États, des pouvoirs publics, qui leur abandonnent de plus en plus leurs responsabilités économiques et sociales : dans beaucoup de pays et de régions du Monde, développés et en développement, les politiques sociales, les politiques salariales, les politiques sanitaires, les politiques concernant la gestion des ressources naturelles, … sont de plus en plus imposées, décidées, menées par ce que l’on appelle les multinationales. Les États abandonnent leurs responsabilités économiques et sociales, ce qui veut dire que les peuples, qui en principe élisent les dirigeants des États, sont de plus en plus déresponsabilisés. On peut dire que la démocratie dominante est de plus en plus celle des actionnaires, de moins en moins celle des citoyens.

Donc, si on veut changer le cours des choses il faut changer les responsabilités.

Alors comment faire ?

Pour espérer atteindre les objectifs du Développement Durable, il faut d’urgence se donner les moyens d’adopter deux perspectives fondamentales :

- La première, celle de rendre aux citoyens leurs responsabilités.

Ceci exige un fantastique effort d’information et d’éducation des citoyens, concernant :

  • la situation mondiale ;
  • les responsabilités individuelles et collectives de chacun ;
  • les voies du Développement Durable (sociales, économiques, environnementales, culturelles, démocratiques).

Cela exige aussi que la Société Civile soit organisée et dynamique : associations, syndicats, coopératives, petites et moyennes entreprises...

- La seconde qui est de redonner force de gestion aux pouvoirs publics.

Il s’agit de redonner force aux élus et aux services publics :

  • à condition bien sûr que les élus l’aient été par des citoyens formés et informés, donc responsables ;
  • à condition aussi que les fonctionnaires soient compétents ;
  • à condition enfin que l’exercice de la démocratie ne se réduise pas aux temps des élections : la démocratie participative, quotidienne, doit accompagner la démocratie élective.

Ceci doit se faire à tous les niveaux d’organisations et de responsabilités des pouvoirs publics (Communes, Régions, États, Organisations internationales) et de la société civile. En résumé, c’est aux Pouvoirs Publics, démocratiquement élus et accompagnés par les citoyens instruits et responsabilisés, de reprendre le pouvoir volé par les grandes entreprises privées et d’assurer les diverses voies du Développement Durable.

Tactiquement, il est bon de développer, en priorité, ces prises de responsabilités par les citoyens et par les pouvoirs publics, au niveau des organisations territoriales qui sont les plus proches des citoyens, qui sont les plus accessibles : les Municipalités, les Départements, les Régions. C’est en particulier à ce niveau que les citoyens peuvent être le plus facilement « conscientisés » et mobilisés, à partir de situations et de problèmes concrets.

Cependant, les cadres nationaux et internationaux sont indispensables : il faut continuer à se battre pour les définir et les mettre en place. Dans ce domaine, il ne faut pas sous-estimer le travail déjà réalisé depuis les années 70 : conférences de Stockholm, Rio et autres, forums sociaux. On a, probablement, plus avancé au niveau mondial qu’au niveau local.

Il ne faut pas sous-estimer les difficultés, les obstacles, qui sont considérables car on s’attaque, à la fois, à nombre de privilèges des plus riches et à nombre d’ignorances et d’attitudes de soumission des plus démunis.

En effet, ce que l’on doit faire et affronter est considérable :

  • Réussir l’éducation, la formation, l’information : chaque citoyen doit recevoir les moyens de comprendre les situations et d’agir à son niveau ;
  • Mettre en place à la fois la démocratie participative et des pouvoirs publics efficaces ; les résistances seront nombreuses ;
  • Contrôler l’économie de marché, très destructrice des ressources naturelles quand on la laisse fonctionner sans contrôle ; là aussi, les résistances seront nombreuses ;
  • Lutter contre la corruption ;
  • Convaincre les plus riches (les pays, les individus, les entreprises) d’être moins gourmands : comment recommander, voire imposer un maximum vital ?
  • Soutenir les plus pauvres, sans tomber dans l’assistanat permanent, donc assurer l’emploi permettant le minimum vital ;
  • S’attaquer à toutes les modifications indispensables du fonctionnement des sociétés modernes qui consomment au-delà des ressources disponibles : les transports, l’énergie, l’occupation des sols, les déchets, les pollutions ; il s’agit, en particulier, de réduire les gaspillages de sols, d’eaux, d’écosystèmes et de réduire les destructions de ces ressources renouvelables. Mais il faut aussi rechercher de nouvelles ressources (pour l’énergie, pour l’alimentation, etc.) et mettre en œuvre de nouvelles démarches de gestion des ressources existantes.

 Bibliographie

Pour en savoir plus

- Patrick Viveret, Reconsidérer la richesse, Éditions de l’Aube, 2004

Notes

[1] Parmi les cent premières puissances économiques mondiales, on compte 49 États et 51 entreprises (in P.Viveret, p. 221 : discours de L. Jospin, 02/03/02). La notion de croissance ne s’applique que pour des grandeurs ordonnées ; dans un monde multidimensionnel, il n’y a plus de relation d’ordre.