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Le développement durable… victime de la dictature de l'immédiateté ?

Résumé

L’émergence de notions comme celles de « développement durable », « générations futures » ou « principe de précaution », nous amène à revisiter la durée comme un espace tridimensionnel où le passé, le présent et le futur entrent en résonance. En cela, le paradigme écologique induit une modification profonde de notre appréhension de la durée car il repose sur une lecture du temps qui ne peut se réduire au seul présent ni s’affranchir du long terme.

Kerckhove, Stéphen

Stéphen Kerckhove est délégué général d’Agir pour l’Environnement. Militant écologiste, il a mené de nombreuses campagnes de mobilisation citoyenne sur des thèmes relatifs à l’environnement à la consommation et aux modes de vie.

Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont La dictature de l’immédiateté – sortir du présentialisme, paru en 2010.


Loin d’une vision fragmentée du temps où notre action présente n’aurait aucune conséquence sur l’avenir de l’Humanité et des écosystèmes, le « développement durable » implique de revoir notre façon de faire et d’être. Cette conception du temps présuppose qu’une nouvelle responsabilité nous amène, individuellement et collectivement, à prendre conscience que la vie en « mode présent » a des effets différés, parfois irréversibles.

Faute de croire, désirer ou même penser un futur idéal, l’homme moderne s’est, de fait, replié sur sa sphère privative et sur une jouissance exclusive de l’instant présent.

Mais cette propension à ériger le présent en valeur cardinale assèche notre aptitude à vivre ensemble et détruit la notion même d’utopie. Car pour penser l’avenir, il y a nécessité à se projeter et souhaiter le changement.

Or, l’effondrement du mur de Berlin et l’échec de l’expérience soviétique ont mis sur le devant de la scène les idéologues de la fin de l’histoire. Le conservatisme repose sur une seule et unique idée : ne rien changer en postulant que le système dans lequel nous nous trouvons est parfait. Satisfaits de vivre dans une économie ultralibérale, les promoteurs de cette idéologie n’aspirent qu’à une chose : conserver le pouvoir de l’oligarchie, quitte à rejeter le bien-fondé de l’Histoire, de la culture et de la politique ; et ainsi être les seuls à dominer un monde construit par eux et pour eux !

Tirant profit du reflux de l’engagement collectif, ils ont récusé jusqu’à l’idée même de changer la vie, perçue comme source d’instabilité et de dérives totalitaires. De là est née l’idée selon laquelle penser l’avenir, vouloir s’engager pour peser sur le futur ne pourraient que déboucher sur de nouvelles déceptions collectives.

Avec l’émergence des menaces écologiques, l’avenir s’est également assombri et le citoyen émancipé, maître de son destin, s’est progressivement réfugié dans le doux cocon de l’individualisme triomphant. Par angoisse, déni et envie, l’Homme émancipé, apte à choisir sa voie, refuse désormais de se projeter.

C’est dans ce type de société où l’instant règne en maître que des notions comme celles de « développement durable » fleurissent chaque jour plus nombreuses. A croire que pour compenser l’aliénation du temps présent, notre monde a besoin de se raccrocher formellement à un avenir impensé à l’aide de notions qui ne peuvent faire sens qu’en renonçant à la dictature de l’immédiateté.

 Une vitesse incontrôlable ?

L’accélération des rythmes de la vie n’est pas sans conséquence sur notre façon de vivre en société et d’appréhender l’avenir. Mille et un exemples nous démontrent concrètement que cette accélération, loin d’être apolitique, pose une question essentiellement démocratique.

En soi, la vitesse ou la lenteur ne sont que des moyens et non une fin. Mais il apparaît de plus en plus évident que la vitesse, lorsqu’elle n’est plus maîtrisable et maîtrisée, provoque une urgence déstabilisatrice. La force de l’idéologie dominante est telle que la vitesse a acquis une puissance enivrante, même si elle réduit l’aptitude des individus à en contrôler les effets directs et indirects. En accélérant le pas, l’homo-oeconomicus perd pieds et s’oblige à se solidariser en un tout qu’il ne contrôle plus. L’Homme pour faire société doit désormais accepter d’aller vite, quitte à perdre en chemin ce qui fait son humanité, son aptitude à penser et se penser comme être autonome apte à freiner ou accélérer.

Progressivement, l’homme victime d’une urgence généralisée sombre dans une immédiateté décervelante. En multipliant les expériences in’tenses, l’homme du présent – le présentialiste - finit par vivre à la surface des choses. La profondeur et la complexité nécessitent en effet du temps et des allers-retours entre le passé, source d’inspiration et l’avenir, source de réflexion et de remises en question.

En acceptant plus ou moins consciemment de se soumettre à cette immédiateté, l’homme des Lumières perd ses repères temporels. Habitude aidant, une certaine forme d’amnésie se banalise.

Tout concourt en somme à nous entraîner dans un rythme psychédélique qui nous fait progressivement glisser vers un présent qui s’affranchit de toutes perspectives temporelles. Densifier l’instant présent pour le rentabiliser à l’extrême et ainsi échapper aux contingences d’une vie limitée dans l’espace et le temps, tel pourrait être le sens de ce présent emprisonné dans l’instant.

La dictature de ce que Zaki Laïdi nomme le présent autarcique crée un homme déculpabilisé à l’extrême dans son appréhension du monde. En accélérant le pas, l’homme gagne du "temps" mais s’isole socialement. Notre démocratie finit par s’atomiser en étant composée d’une myriade de citoyens « à temps partiel », résignés à se contenter d’un petit « bonheur conforme [1] » . Le présentialiste est un citoyen en creux, mais un creux sans profondeur, aussi plat et hermétique que le miroir déformant de la téléréalité.

Profiteur d’instantané, cet homme aspire à n’être que son propre reflet projeté et déformé par et pour le regard des autres. Il aspire également les dernières miettes d’un temps scintillant de mille feux avant de sombrer dans l’éclipse partielle de sa propre lucidité.

 Perte de repères temporels ?

Mais l’immédiateté n’est qu’un élément sapant tous nos repères spatio-temporels. A l’expansion spatiale engendrée par la mondialisation ultralibérale, s’est ajoutée une contraction temporelle. Tout le spectre temporel subit ainsi des modifications profondes qui déstabilisent l’homme, désormais inapte à se repérer dans un monde sombrant dans une sorte de mouvement perpétuel. La pollution lumineuse modifie subjectivement les rythmes diurnes et nocturnes. L’agriculture industrielle s’affranchit des saisons pour nous livrer des tomates toute l’année. Les fast-foods réduisent les repas à l’ingestion express d’aliments adipeux. Les personnes âgées se piquent au botox pour garder l’illusion de l’éternelle jeunesse quand l’enfant ne doit surtout plus s’ennuyer au risque de s’égarer dans les rêveries d’un promeneur solitaire. La climatisation recrée de la fraîcheur en été…

Les exemples sont légion et font, in fine, système si l’on sait y déceler une ligne politique. Sur les chemins « heureux » de la mondialisation, le citoyen est dérouté afin qu’il ne puisse plus contester les choix politiques adoptés par une oligarchie qui, elle, pense, construit et impose cette immédiateté.

 « Tout cela respire ensemble »…

Pour atteindre cet objectif et réduire à néant toute velléité de contestation, le système dominant a réussi à transformer la potentielle victime en acteur engagé de l’immédiateté, véritable militant de l’urgence généralisée. Une fois encore, au-delà des mots et concepts érigés au pinacle de nos institutions et discours faisant appel au vocabulaire écologique, force est de constater que tout concourt à accroître l’emprise d’une immédiateté qui ne peut que s’opposer à toute durabilité de l’action politique.

Technologie sous toutes ses formes, publicité, télévision, consommation… participent à ce grand chambardement temporel. Comme nous le rappelle à juste titre Cornelius Castoriadis «  il y a une conspiration, non pas au sens policier, mais au sens étymologique : tout cela "respire ensemble", souffle dans la même direction d’une société dans laquelle toute critique perd de son efficacité [2] ».

Jamais l’homme n’aura autant été environné d’objets censés l’aider et qui finalement l’asphyxient. Jamais il n’aura autant utilisé d’objets l’asservissant au quotidien en lui faisant miroiter une libération fictive. Malgré cette surabondance asphyxiante, le débat sur l’objet ne semble plus être un objet de débat. La multiplicité des techniques hétérogènes forme un tout cohérent qui assure ainsi une emprise grandissante sur l’homme qui a troqué son autonomie pour un bien-être technologisé.


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1.

Cet homme moderne exècre la complexité car celle-ci lui fait perdre du temps. Penser l’avenir et influer sur celui-ci nécessitent d’arrêter cette course effrénée. Tout l’enjeu de la technique est donc d’insuffler un rythme ensorcelant tout en normalisant cette accélération. C’est ainsi que l’interactivité permise par Internet ou les « smartphones » crée les conditions objectives de cette immédiateté. Toute temporisation permettant de prendre une distance temporelle entre les faits et évènements afin de mieux cerner ce qui est de l’ordre du superficiel de ce qui mérite d’être effectivement porté à la connaissance de toutes et tous est rejeté au nom de la « modernité » cybernétique. Les autoroutes de l’information ne sont pas de longs chemins tranquilles. Les fils d’actualité des facebook et autres twitter nous abreuvent d’informations dont l’intérêt est inversement proportionnel à la quantité de messages diffusés et reçus.

Pire, ce type de médias impose un réductionnisme rédactionnel, à l’instar des SMS, qui, une fois encore, limite notre capacité à approfondir un échange qui ne peut ainsi que se résumer à quelques bribes d’informations. Or, comme nous le rappelle à juste titre George Orwell dans 1984, «  il est entendu que lorsque la novlangue sera une fois pour toute adoptée et que l’ancilangue sera oubliée, une idée hérétique sera littéralement impensable, du moins dans la mesure où la pensée dépend des mots [3] ».

En écho au bougisme et au présentialisme qui secouent violemment nos sociétés occidentales afin de détruire toute possibilité de créer du lien et du sens, Internet a modifié imperceptiblement notre façon de lire un texte, constitué d’une introduction, d’un développement et d’une conclusion. Désormais rythmé de liens hypertextes, le lecteur est appelé à surfer, au gré de ses humeurs, d’un texte à l’autre, sans pour autant s’astreindre à faire l’effort d’approfondir dans le cadre d’une continuité rédactionnelle. Le monde qui nous entoure nous enjoint à papillonner.

Pour le plus grand bonheur de la société consumériste, l’homme moderne est devenu un compulsif qui s’ignore. Sommé d’acheter pour exister, il ne peut et ne doit plus temporiser. En accroissant la pression de la publicité, le système marchand réduit le laps de temps séparant l’envie de l’acte d’achat. Dans un monde où seul compte l’instant présent, repousser à un lendemain qui n’existe plus un achat potentiel, revient à provoquer une frustration intense.

Le consommateur éternellement frustré vit ainsi sous perfusion publicitaire. Chaque stimulus induit, de façon quasi pavlovienne, un acte d’achat. Le monde publicitaire a parfaitement saisi l’intérêt qu’il y avait à réduire le message à sa plus simple expression afin qu’il soit audible aisément et produise un effet immédiat.

Longtemps à la traîne, le monde politique est contraint de simplifier à l’extrême son message, réduisant l’échange démocratique à quelques petites phrases dont la violence des mots cache mal la vacuité des idées. Le citoyen-consommateur part voter comme il va au supermarché, après avoir écouté le dernier sondage comme il a subi la dernière promotion commerciale. Or, quelles que soient nos illusions techniciennes, un monde complexe ne peut être appréhendé avec les outils qui ont érigé le simplisme comme nouvelle forme d’expression. Il semble en effet bien présomptueux de croire qu’un message de 140 caractères posté sur twitter rendra compte des crises écologiques.

De la même manière, l’engagement militant s’est plié à l’exercice médiatique. La société du spectacle a pour fondement la nouveauté et la mise en scène. Une fois encore, pour être entendu du plus grand nombre, les associations ont du réduire leurs messages à quelques slogans. Des militants à la carte se mobilisent ponctuellement durant des flashs-mobs pour contester des fast-foods. Ce faisant, ce zapping militant s’inscrit dans cette façon d’appréhender un monde tout en mouvement. Mais pour obtenir un changement durable, il y a nécessité à interpeller l’opinion et inscrire cette interpellation dans la durée au travers de campagnes d’éducation populaire. Au risque de déboucher sur un militantisme superficiel où le formatage médiatique et l’amnésie spectaculaire règnent en maître. Une action coup-de-poing, une petite phrase incisive et tout le monde passe à autre chose. Le téléspectateur est repu de belles images, il s’en va digérer son trop plein d’inaction. Ce militantisme par procuration est une illusion délégataire qui laisse à penser que le monde peut s’amender positivement au travers de l’action des autres. Les petits groupes d’activistes ont le mérite de faire vivre une alternative, mais cette dernière demeure circonscrite à l’intérieur du tube cathodique. Pour lui donner une matérialité, les structures de masse, rassemblant nombre de ce que Miguel Benasayag nomme les « militantristes », doivent faire l’effort de se saisir de ces pépites militantes que sont les « Dégonflés », « Déboulonneurs », « Faucheurs volontaires », « Désobéissants » et autres « Indignés »… et contribuer à leur donner une colonne vertébrale idéologique.

A l’idéologie du toujours plus vite, toujours plus loin, l’engagement écologique doit, a contrario, réhabiliter l’espace et le temps et mettre en perspective ce pour quoi les militants se mobilisent. Le déterminisme écologique s’imposera quelles que soient nos fausses croyances démiurgiques. Malgré sa puissance technique, sa précipitation à dissoudre le temps, l’Homme ne pourra s’affranchir de sa chronobiologie. Vivre dans l’instant, occulter le futur, oublier le passé n’est qu’une posture empreinte de déni.

«  L’homme est un animal qui a trahi, et l’histoire est sa sanction » écrit le philosophe Cioran. Force est de constater que ce n’est pas en dissolvant subjectivement l’Histoire que le problème des crises écologiques disparaîtra. Les menaces sont devant nous et les mots seuls ne règleront pas les maux. En réhabilitant le long terme afin que la « chose publique » ne se résume plus à la gestion quotidienne de l’insignifiant, l’Homme donnera un sens véritable et un contenu propre aux notions de « générations futures » et « développement durable ». Pour ce faire, il y a nécessité à réhabiliter le Politique en tant qu’acteur apte à agir et non plus subir le cours des choses. Sans appréhension tricéphale de la durée reposant sur le passé, le présent et l’avenir, la dictature de l’immédiateté ne pourra que nous conduire dans le mur écologique. Nos actes présents ont des effets différés et irréversibles. Faute d’agir sur les causes de cet emballement, nous serions amenés à subir à l’avenir le déchaînement des éléments.

Réhabiliter le long terme, c’est refuser de simplifier le présent ; c’est refuser de sacrifier notre futur sur l’autel de la jouissance immédiate et matérialiste ; c’est enfin accepter de reprendre notre avenir en main et lui donner un sens en s’émancipant d’une immédiateté non seulement aliénante mais également «  écocidaire ».

Stéphen Kerckhove

 Bibliographie

  • Nicole Aubert , Le culte de l’urgence, Ed. Flammarion, 2003
  • André Gorz , Misère du présent, richesse du possible, Ed. Galilée, 1997.
  • Jean-Claude Guillebaud , Le goût de l’avenir , Ed. le Seuil, 2006.
  • Zaki Laïdi , Le sacre du présent, Ed. Champs Flammarion, 2002.
  • Pierre-André Taguieff , L’effacement de l’avenir, Ed. Galilée, 2000.
  • Hartmut Rosa , Accélération - Une critique sociale du temps, Ed. La Découverte, avril 2010
  • Stéphen Kerckhove , La dictature de l’immédiateté - sortir du présentialisme, Éd.Yves Michel., 2010

Notes

[1] François Brune, Le bonheur conforme, Ed. Gallimard, 1981.

[2] Cornelius Castoriadis, La montée de l’insignifiance, Ed. Points, 2007.

[3] Georges Orwell, 1984, Ed. Folio, 1972.