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Visions prospectives d'un futur réussi : 2 - la biocivilisation

Lapierre, Catherine

Ingénieur de l’École centrale des arts et manufactures, économiste. Elle est administratrice de 4D et membre du secrétariat de rédaction de l’Encyclopédie du développement durable.


Chéron Marie

est chargée de mission à l’association 4D et chargée d’étude sur la Transition vers une économie écologique.


Tuuhia, Vaia

Vaia Tuhia est Déléguée générale de 4D.
Elle conduit notamment les projets internationaux de l’association et a participé, à ce titre, à l’animation du collectif français RIO + 20 lié à la Conférence de 2012.
Avant de rejoindre 4D, elle représentait un territoire d’outre-mer, La Polynésie française, auprès de l’Union Européenne sur les politiques de développement et environnement.


La biocivilisation

Notre ambition était de relier l’individu à la planète pour ouvrir le 21e siècle à une nouvelle forme d’humanité. Nous avions la volonté de faire preuve de réalisme écologique tout en réaffirmant l’exigence de justice sociale : anticipation, gestion des risques, restauration des écosystèmes, stabilisation du climat, baisse de la consommation et sortie nette de la logique consumériste... Bref, répondre au défi écologique en proposant un mode de vie solidaire responsable et créatif ! La vision de la biocivilisation propose une réponse à ce défi. L’organisation sociale y est configurée selon un nouvel équilibre entre l’Humanité et son environnement planétaire, qui implique la participation de chaque territoire, en vue de converger dans une architecture globale. C’est dans cette logique que cette civilisation explore les opportunités offertes par le développement de la bio économie, et qu’elle mise sur le développement des technologies les plus calquées sur le fonctionnement de la nature.

La biocivilisation est la proposition d’un nouvel équilibre entre l’Homme et son environnement, d’un nouvel ordre glocal. Elle prend en considération le fait qu’une distinction nette entre société et environnement n’est pas adaptée à la complexité de la réalité, et propose dès lors de fonder un nouveau contrat social planétaire.
Celui-ci reconnait la dépendance réciproque de la société et de l’environnement et fonde les relations sociales sur les principes du respect et du partage. On passe d’une relation de prédation de l’homme envers son environnement à une relation de soin. L’homme n’est plus « maître et possesseur de la nature », mais l’habitant d’un écosystème dont il est gardien de l’équilibre, dans un souci de résilience globale : complémentarité humain – non humain, respect des rythmes et des cycles de la nature, valorisation d’une identité planétaire située. La recherche d’harmonie avec l’environnement et avec autrui, la recherche d’une « bio esthétique » et l’application des principes éthiques et moraux sont prépondérants dans les comportements individuels et stimulent les initiatives collectives. L’image de la « Terre Mère » est ici prédominante.
La biocivilisation propose aux populations d’œuvrer directement en faveur de leur environnement et de définir collectivement les règles du jeu. L’engagement citoyen pour permettre l’épanouissement des générations futures, et la place donnée à la créativité de chacun donne un sens fort à leur existence, confère une nouvelle densité et qualité au lien social à l’échelle des territoires et de la planète (citoyen planétaire, homo durabilis).

Qualité, responsabilité, recyclage, immatériel structurent les échanges marchands. Il n’y a pas de recherche de croissance économique en tant que telle, les plus value obtenues l’étant pour répondre à des objectifs de réinvestissement social et/ou environnemental. Une économie « intelligente » qui répond aux objectifs de plein emploi, grâce à la réduction du temps de travail, au partage du travail et au renforcement de la part de l’économie sociale et solidaire et des activités non marchandes.

Le développement de la bio économie, dont les principes sont fondés sur le fonctionnement des organismes vivants et de leur interaction avec leur environnement s’inscrit dans cette logique d’optimisation de la gestion des ressources naturelles : adaptation aux variabilités des systèmes, optimisation des services écosystémiques, bioassistance… Biomimétisme (nouvelles formes et procédés, affirmation des fonctions dans leur principes de complémentarité et non de concurrence), éco mimétisme (interactions), bionique sont au cœur des technologies maîtresses de la biocivilisation.

La biocivilisation considère les ressources naturelles en tant que biens communs  [1] pour placer la gestion collective de ces ressources au cœur du contrat social, en appliquant les principes de précaution (préservation) et de partage (accès pour tous) au travers des règles de droits. La propriété sur les ressources est définie au niveau territorial et communautaire, pour répondre à l’intérêt commun, celui du territoire, en propre et dans ses interactions avec les autres échelles. Les logiques marchandes, loin d’être exclues de ce système, sont étroitement encadrées.

Le rôle des institutions est structurant dans la biocivilisation. Elles sont diffuses à toutes les échelles, du micro local, par le biais de comités à l’échelle des quartiers, à l’international, avec la mise en place d’une gouvernance globale du développement durable, en passant par les grands ensembles régionaux, toutes dotées d’une puissance de contrainte et d’outils juridiques. Les territoires constituent un échelon central, celui de l’expérimentation, de l’innovation et de l’expression des créativités. Si les principaux acteurs sont les acteurs institutionnels, garants et maîtres d’œuvre des régulations, les mouvements citoyens représentatifs de la société civile sont largement mobilisés. Actifs et décisionnaires à leur échelle, ils soutiennent et participent directement aux évolutions institutionnelles dans un cadre démocratique renforcé.
La biocivilisation explore un nouveau paradigme de développement basé sur l’intensification écologique, et sur la gestion du vivant en tant que bien commun. Les communautés et les territoires sont l’échelle première de cette gestion collective, dans le cadre d’une gouvernance « glocale » de la planète ou le principe de subsidiarité est retenu prioritairement. Les valeurs de solidarité et de coopération sont prééminentes, ainsi que les principes éthiques de responsabilité. Expérimentations, innovations sociales, environnementales, économiques ou technologiques émergeant des territoires sont relayées par des réseaux coordonnés au niveau global. La gouvernance internationale est articulée du local au global, avec un poids fort des territoires et des communautés qui les organisent. Elle reflète une approche ascendante, s’exprimant du local au global. Les territoires et les communautés sont pleinement intégrés, parleur contributions et leur pouvoir consultatif, aux institutions internationales. Les monnaies complémentaires font florès, soutiennent largement les initiatives de l’économie sociale et solidaire, de l’économie créative. D’autres monnaies circulent, différenciées par grands types de biens et services, selon le degré de durabilité de ces derniers : produits durables et produits éphémères, services à utilisation privée et services publics, produits qui s’épuisent dans l’acte de leur consommation et biens qui s’amplifient quand ils sont mis au service des autres, (économie du soin ou apprentissages des connaissances partagée…)

Récit de vie _ Extrait

« C’est vrai qu’on est bien installé ; avec ces grandes baies vitrées, je me sens un peu comme dans un vaisseau spatial. Il y a évidemment toujours un espace pour les vélos, les fauteuils roulants ; de quoi mettre les bagages volumineux… J’essaie de m’imaginer comment c’était avant, quand il y avait encore des voitures partout : le bruit, la pollution, les embouteillages, le bitume à perte de vue... Je crois me souvenir, mais j’étais tellement petite et c’est si loin déjà !
Quoiqu’il en soit, que de progrès la bioénergie a-t-elle permis en un temps si court !
Ca donne le vertige…
Tiens ! Voilà le vieux monsieur du quartier des Oliviers ! Comme il a l’air fatigué… Et tous ces sacs qu’il se traîne jusqu’au centre de tri chaque jour, ça n’est pas possible ! Il faut vraiment qu’on mette en place une équipe plus importante sur ce travail ; il n’y a pas assez d’effectif et il faut que ça tourne plus. J’en parlerai à l’Assemblée Générale de ce soir, il me semble bien qu’il y avait un point « répartition des tâches collectives » à l’ordre du jour.
J’espère que ça ne se terminera pas trop tard par contre, demain matin j’ai mon atelier de peinture, je ne manquerai ça pour rien au monde ! Il faut absolument que je termine ma toile, je sais déjà précisément à qui je vais l’offrir…

Mine de rien, une petite révolution à part entière cette généralisation du temps partiel, le temps passe tellement vite ! Je pense à ma mère, à mon père, qui se consommaient à petit feu, 39 heures par semaine… Ca n’a aucun sens quand j’y pense ! Perdre sa vie ainsi à la gagner… Bien sûr, ils gagnaient beaucoup plus d’argent. Encore que. Le montant des dépenses était tellement exorbitant ! Je me souviens être tombée sur un ticket de caisse datant d’une cinquantaine d’années en faisant le ménage dans le grenier l’autre jour… Tout, tout, tout, absolument tout était payant ! Forcément, ce qu’on n’avait pas le temps de produire, on devait bien l’acheter ; et puis, la notion de coopérative, de travail collectif était alors si peu développée... »


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Tableau de bord


BIO CIVILISATION Système économique Gestion des ressources naturelles Technologie Source de satisfaction individuelle Rapports sociaux Cadre démocra-tique
Notions clés Ecologisation de l’économie Biens communs Centrées sur la connaissance et le respect du vivant Créativité/ spiritualité Valorisation du lien social Démocratie planète-territoires
Tendances lourdes Part croissante du secteur non marchand Volonté de régulation internationale Progrès des sciences du vivant et de la bio économie Primauté du principe de précaution Créativité, développement personnel Ancrage territorial répondant à un besoin de résilience Montée des initiatives territoriales
Signaux faibles Alternatives économiques au système de marché Développement de communauté d’usagers et d’initiatives citoyennes Développement de la bio économie Principes bio éthiques Quête de sens et de spiritualité Rejet de la société d’accumulation de biens matériels Recherche de resynchronisation, de ralentissement (mouvements slow) Attitude responsable et solidaire / sens du collectif Revendications démocratiques
Facteurs d’accélération Effondrement des marchés financiers et du commerce international Accords cadres internationaux Renforcement de la subsidiarité sous l’effet des crises multiples Transferts de technologies, diffusion des pratiques Frustration, dynamiques d’exclusion sociale, crises socio-économiques Initiatives territoriales et des réseaux internationaux Crise des souverainetés nationales Droit à l’innovation et expérimentation des territoires
Limites / points de rupture potentiels Articulation entre un mode « gestion des communs » et une économie ouverte et concurrentielle Suppose l’universalisation d’une morale écologique planétaire et des possibilités de sanction Inégalités territoriales Conditions d’adhésion individuelles Mise à l’écart des personnes que cette vision ne peut satisfaire OU fragmentation élite/masse Risque d’autoritarisme lié à une architecture institutionnelle globale

Notes

[1] Cf. « La gouvernance des biens communs : pour une nouvelle approche des ressources naturelles », E.Orstrom, juin 2010, Ed. De Boek, 304 pages.